Le matin de Miyori
De petites oreilles duveteuses se dressent lentement.
Un bâillement discret, suivi d’un miaulement encore endormi.
Une petite chatonne s’étire dans sa litière douillette, les pattes bien tendues, avant de se rouler sur elle-même avec un soupir de contentement.
Depuis la salle de bain toute proche, elle entend l’eau couler. Sa jeune maîtresse profite enfin d’une toilette matinale bien méritée, revigorante après plusieurs jours de création intense. Miyori fredonne quelques airs légers, aussitôt repris en chœur par les oiseaux du voisinage, vaillants amateurs d’arts en ciel, encore perchés sur leurs branches désormais chargées de fleurs printanières.
Dans la cuisine baignée d’une lumière douce, Miyori se prépare quelques tartines de confiture à la fleur d’oranger et de miel de citronnier sauvage, directement issu des cultures locales. Un bol de chocolat fumant attend patiemment sur la table, à côté d’un carnet de croquis dont les pages épaisses semblent avoir beaucoup voyagé. Sur la couverture, un mot est inscrit avec soin : Miyori, tracé dans une écriture féminine, élégante et raffinée.
Miyori…
Un prénom qui lui va à merveille.
Douceur, délicatesse, simplicité, subtilité.
Enfin, seulement jusqu’au moment où elle se met à l’œuvre, car lorsqu’il s’agit de créer, la jeune artiste ne fait jamais les choses à moitié.
Après un itadakimasu un peu théâtral, Miyori croque à pleines dents dans ses tartines beurrées, comme si elle n’avait rien mangé depuis des jours. Ce qui, à vrai dire, n’est pas tout à fait faux. Ses yeux brillent d’un plaisir contagieux, celui des choses simples qui composent les petits bonheurs du quotidien. Le chocolat est bu avec la même ferveur, lentement savouré. Chaque gorgée apporte un réconfort précieux, dénouant peu à peu des muscles encore raides après de longues heures de travail passionné… parfois même passionnel.
Elle sourit, puis laisse échapper un soupir de satisfaction.
Son regard se perd dans les voilages des fenêtres, doucement animés par une brise matinale fraîche et accueillante. Déjà, son esprit s’évade, porté par les nuages blancs et cotonneux qui glissent paisiblement dans un ciel bleu, délicatement irradié par les premiers rayons du soleil.
Elle pourrait rester là des heures à contempler cet immense océan suspendu au-dessus de sa tête. Allongée dans les hautes herbes des collines environnantes, elle sentirait les vagues invisibles des vents marins caresser les paysages, lentement, patiemment.
Un petit miaulement se fait entendre à ses pieds.
— Bonjour, ma petite Hana-chan…
Elle se penche, attendrie.
— J’espère que je ne t’ai pas réveillée ?
La chatonne lève la tête et miaule à nouveau.
— Oh… tu as faim ?
Miyori la soulève avec précaution, la blottit un instant contre elle avant de lui préparer ses croquettes sans tarder. Hana-chan mange avec application, tout à son affaire, pendant que Miyori prépare son sac en fredonnant doucement. Elle y glisse son carnet, quelques crayons familiers, une petite gourde.
Jeune artiste à son compte, les créations de Miyori ont rencontré très vite un vif succès. Ses œuvres mettent en valeur la nature abondante des environs, qu’elle observe avec patience et respect, avant de la sublimer d’une touche presque magique, au sens propre comme au figuré. Cette nature, les habitants en sont fiers. Ils la protègent avec soin, conscients de la richesse fragile qui entoure le plateau sur lequel la ville a posé ses fondations.
Située au carrefour de plusieurs climats, la cité de Miyori profite d’une diversité rare : campagne, montagne et mer ne sont jamais bien loin, accessibles en quelques jours à peine, à vol d’oiseau. Cette situation explique l’extraordinaire variété des paysages qui l’entourent, ainsi que la longue floraison des cerisiers, attirant chaque année des visiteurs venus des quatre coins du pays.
Hana-chan est encore trop jeune pour accompagner Miyori dans ses longues sorties. Alors, lorsqu’elle part en balade, Miyori la confie souvent à Mme Akane, une voisine douce et attentionnée. Grande admiratrice de son travail, celle-ci n’hésite jamais à déposer de petits plats devant sa porte lorsqu’elle sait que la jeune artiste s’est enfermée dans un tableau, perdant parfois toute notion du temps.
Miyori embrasse la petite chatonne avant de partir.
— Je reviens avant la nuit, d’accord ?
Hana-chan répond par un miaulement léger, presque boudeur. Miyori sourit, remercie chaleureusement Mme Akane, puis jette un dernier coup d’œil à la pendule hibou de la cuisine, qui semble elle aussi peiner à émerger après plusieurs nuits agitées. On peut la comprendre.
Trois jours plongée dans son tableau, Miyori n’a désormais plus qu’une seule envie : marcher, respirer, laisser ses jambes se délier. Carnet à portée de main, elle s’apprête à immortaliser des paysages encore embellis par les cerisiers en fleurs.
La porte se referme doucement derrière elle.
Miyori s’éloigne d’un pas léger, suivant la direction du vent déjà chargé d’embruns et de promesses maritimes, laissant celui-ci lui montrer le chemin de sa prochaine escapade.